{"id":74,"date":"2018-07-29T15:29:29","date_gmt":"2018-07-29T13:29:29","guid":{"rendered":"http:\/\/pierrebecat.fr\/?p=74"},"modified":"2023-10-11T22:01:20","modified_gmt":"2023-10-11T20:01:20","slug":"pierre-becat-par-robert-lapassat-dans-la-revue-conflent","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/pierrebecat.fr\/index.php\/2018\/07\/29\/pierre-becat-par-robert-lapassat-dans-la-revue-conflent\/","title":{"rendered":"Pierre B\u00e9cat par Robert Lapassat, dans la revue \u00ab\u00a0Conflent\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"<p><strong>Article publi\u00e9 dans la revue \u00ab\u00a0Conflent\u00a0\u00bb n\u00b0187, janvier-f\u00e9vrier 1994<\/strong><\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"size-medium wp-image-75 alignleft\" src=\"http:\/\/pierrebecat.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/07\/conflent1994-195x300.jpg\" alt=\"\" width=\"195\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/pierrebecat.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/07\/conflent1994-195x300.jpg 195w, https:\/\/pierrebecat.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/07\/conflent1994-768x1179.jpg 768w, https:\/\/pierrebecat.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/07\/conflent1994-667x1024.jpg 667w, https:\/\/pierrebecat.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/07\/conflent1994.jpg 963w\" sizes=\"(max-width: 195px) 100vw, 195px\" \/><\/p>\n<p>Pierre B\u00e9cat nous a quitt\u00e9s le 14 d\u00e9cembre apr\u00e8s une longue existence faite de joies familiales, de succ\u00e8s flatteurs, mais aussi de souffrances physiques dans sa chair meurtrie par de cruelles blessures de guerre. Sa hantise, nous confiait-il r\u00e9cemment, cette angoisse que connaissent bon nombre d\u2019intellectuels, c\u2019\u00e9tait de perdre d\u00e9finitivement la vue, de ne plus pouvoir lire, ni \u00e9crire. Mais un matin, \u00e0 l\u2019aube, son c\u0153ur a brusquement cess\u00e9 de battre. Nous venions de f\u00eater, quelques jours auparavant, son quatre-vingt-seizi\u00e8me anniversaire\u2026<\/p>\n<p>Pour lui rendre un ultime hommage, sur le parvis de l\u2019\u00e9glise Saint-Pierre de Prades a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e lecture des deux derniers po\u00e8mes qu\u2019il venait de composer. En les lisant, certains y verront comme une pr\u00e9monition d\u2019une fin prochaine.<\/p>\n<p>Natif de Pignan en Languedoc, issu d\u2019une famille de propri\u00e9taires terriens fortun\u00e9s, il grandit au milieu des vignes, tout pr\u00e8s de la garrigue, ces paysages qu\u2019il a tant aim\u00e9s, qui servirent maintes fois de cadre \u00e0 ses romans ou qu\u2019il chanta dans ses po\u00e8mes bucoliques.<\/p>\n<p>Il poursuivit ses \u00e9tudes \u00e0 Montpellier quand \u00e9clata la premi\u00e8re guerre mondiale. Incorpor\u00e9 dans un r\u00e9giment d\u2019artillerie alpine, il fut gri\u00e8vement bless\u00e9, atteint \u00e0 la gorge et \u00e0 l\u2019\u00e9paule par des \u00e9clats d\u2019obus dont certains ne purent jamais lui \u00eatre retir\u00e9s. A sa d\u00e9mobilisation, il reprit ses \u00e9tudes de droit \u00e0 Montpellier, puis, son dipl\u00f4me en poche, il s\u2019inscrivit comme avocat au barreau de Paris\u00a0; au cours de sa carri\u00e8re, il plaida maintes fois en Province.<\/p>\n<p>Son intelligence, sa culture et sa prestance en imposaient. Chacun appr\u00e9ciait sa courtoisie exquise, tr\u00e8s \u00ab\u00a0vieille France\u00a0\u00bb. Mais dans le pr\u00e9toire ou du haut de la tribune dans un meeting, son \u00e9loquence, sa lucidit\u00e9, ses r\u00e9parties fulgurantes en faisaient un adversaire redoutable. Ses estocades \u00e0 la hussard lui ont m\u00eame parfois permis de gagner une cause qui semblait perdue d\u2019avance. Il advint aussi que sa fougue le conduisit pour de bon \u00e0 croiser le fer sur le pr\u00e9, selon une certaine mode de l\u2019\u00e9poque.<\/p>\n<p>Sa situation privil\u00e9gi\u00e9e d\u2019avocat \u00e0 la cour, de journaliste et d\u2019auteur \u00e0 succ\u00e8s lui offrait l\u2019occasion de conna\u00eetre et de fr\u00e9quenter tous les personnages de l\u2019entre-deux-guerres, hommes politiques ou hommes d\u2019affaires, hommes de loi ou \u00e9crivains, qui, du reste, \u00e9taient souvent ses confr\u00e8res. Une m\u00e9moire prodigieuse au service d\u2019une culture encyclop\u00e9dique faisait l\u2019admiration de son entourage. Dans la conversation, il \u00e9maillait ses propos sans aucune p\u00e9danterie, mais toujours avec quelque malice, des r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019histoire ou \u00e0 la litt\u00e9rature. Il r\u00e9citait volontiers \u2013 et sans h\u00e9sitation \u2013 les vers des po\u00e8tes qu\u2019il aimait.<\/p>\n<p>Une carri\u00e8re bien remplie au barreau de Paris n\u2019a pas emp\u00each\u00e9 Pierre B\u00e9cat de s\u2019int\u00e9resser \u00e0 l\u2019\u00e9conomie et \u00e0 l\u2019histoire, \u00e0 la politique et aux probl\u00e8mes financiers, \u00e0 l\u2019art et \u00e0 la litt\u00e9rature. De 1920 \u00e0 1993, il n\u2019a cess\u00e9 de publier ses \u00e9tudes dans bon nombre de journaux et revues (sujets vari\u00e9s, toujours fort bien document\u00e9s et r\u00e9dig\u00e9s dans un style clair et concis, des jugements frapp\u00e9s au coin du bon sens<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>. Il faudrait relire ce qu\u2019il a pu \u00e9crire, il y a une soixantaine d\u2019ann\u00e9es, sur le probl\u00e8me des Balkans ou du Proche-Orient. Il ne fut pas entendu, h\u00e9las\u00a0!&#8230;)<\/p>\n<p>Mais, lorsqu\u2019il abordait un sujet de politique int\u00e9rieure, sa plume devenait acide, l\u2019avocat se muait en pol\u00e9miste et ses \u00e9crits viraient au pamphlet. Ainsi, dans un article paru en 1926<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>, sur la division entre commer\u00e7ants et paysans\u00a0:<\/p>\n<p><em>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Dans les villes on fait circuler la l\u00e9gende d\u2019un paysan \u00e2pre au gain, qui ne paie pas d\u2019imp\u00f4ts et profite de la crise actuelle. Or nous avons d\u00e9montr\u00e9, et tous les repr\u00e9sentants qualifi\u00e9s de la production agricole et commerciale l\u2019ont reconnu, que le paysan, en sus des imp\u00f4ts r\u00e9els et personnels, n\u2019\u00e9chappait pas aux taxes successorales qui ruinent les familles environ tous les vingt-cinq ans.<\/em><\/p>\n<p><em>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Par ailleurs, on repr\u00e9sente au paysan un commer\u00e7ant mercanti qui r\u00e9alise des b\u00e9n\u00e9fices illicites. En r\u00e9alit\u00e9, le commer\u00e7ant est aujourd\u2019hui accabl\u00e9 de charges et, la plupart du temps, travaille pour rien, parfois \u00e0 perte. Toutes les lois qui ont \u00e9t\u00e9 faites contre l\u2019accaparement ont frapp\u00e9 les petits et moyens commer\u00e7ants, tandis que les gros profiteurs continuaient \u00e0 faire leurs choux gras. C\u2019est un v\u00e9ritable scandale\u2026<\/em><\/p>\n<p><em>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 L\u2019Etat regorge de biens. L\u2019Etat exploite ses monopoles d\u2019une fa\u00e7on ruineuse. L\u2019Etat rend toutes les richesses qu\u2019il d\u00e9tient soit on\u00e9reuses soit improductives\u2026<\/em><\/p>\n<p><em>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Nous subissons, quel que soit le parti au pouvoir, l\u2019\u00e9tatisme qui paralyse toute initiative et tue l\u2019\u00e9pargne comme le commerce honn\u00eate. Pendant ce temps, les grands accapareurs, qui sont dans les secrets de la boutique parlementaire, raflent des millions\u00a0\u00bb.<\/em><\/p>\n<p>Autre exemple, P. B\u00e9cat, apr\u00e8s avoir d\u00e9montr\u00e9 le bien-fond\u00e9 d\u2019une gr\u00e8ve des employ\u00e9s de banque, s\u2019en prenait \u00e0 un adversaire en ces termes\u00a0: <em>\u00ab\u00a0\u2026 Et quand on voit ce baragouin d\u2019Herv\u00e9, qui n\u2019a cess\u00e9, par des sottises, de faire le jeu des ploutocrates et de l\u2019Allemagne, &#8211; il parlait encore, il y a peu de temps, de rattacher l\u2019Autriche au Reich-, fulminer contre ces employ\u00e9s sympathiques, on sent, trop bien, la man\u0153uvre du roublard qui saisit l\u2019occasion de faire sa cour \u00e0 ceux qui pourraient bien glisser quelques beaux billets \u00e0 la Victoire\u2026\u00a0\u00bb<\/em> Sans doute le titre du journal de ce quidam<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>.<\/p>\n<p>Sans conteste, la b\u00eate noire de B\u00e9cat, ce fut Clemenceau, auquel il ne pardonna jamais la r\u00e9pression f\u00e9roce des manifestations de 1907. B\u00e9cat avait alors une dizaine d\u2019ann\u00e9es et, parti de Gigean pour Montpellier, au matin du 9 juin, avec sa famille et tous les villageois, il assista au rassemblement des vignerons sur la place de la Com\u00e9die<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>\u00a0:<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0En face, Clemenceau, qui tenait le pouvoir. Un vilain politicard qui avait le Midi en d\u00e9testation\u2026 A la fois rus\u00e9, sans scrupule et autoritaire, il ne supportait pas d\u2019\u00eatre contrari\u00e9 dans ses projets. Son attitude ignominieuse \u00e0 l\u2019occasion de son divorce illustre son v\u00e9ritable \u00e9tat d\u2019\u00e2me\u00a0\u00bb.<\/em><\/p>\n<p>Pierre B\u00e9cat connaissait parfaitement son Histoire de France et il le prouva. Quel que f\u00fbt le sujet trait\u00e9, il rapportait m\u00e9thodiquement la suite des \u00e9v\u00e8nements et analysait en toute objectivit\u00e9, du moins \u00e0 ce qu\u2019il para\u00eet \u00e0 un lecteur peu averti, les faits et gestes des personnages, Napol\u00e9on, Proudhon, le Comte de Chambord, un g\u00e9n\u00e9ral devenu empereur, un sociologue anarchiste, un noble qui aurait pu devenir le roi Henri V. Si dissemblables, ils ne semblent pourtant pas avoir \u00e9t\u00e9 choisis au hasard\u00a0:<\/p>\n<p><strong>-Napol\u00e9on et le destin de l\u2019Europe<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a><\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/strong><em>\u00ab\u00a0Napol\u00e9on, mieux que tout autre, a eu maintes fois conscience de son action purement destructrice. Il suffit de rappeler la r\u00e9flexion qu\u2019il fit un jour au marquis de Girardin\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019histoire dira s\u2019il n\u2019e\u00fbt pas mieux valu, pour le repos de la terre, que ni Rousseau ni moi n\u2019eussions jamais exist\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb\u2026<\/em><\/p>\n<p><em>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Louis XVIII avait trouv\u00e9 une France ruin\u00e9e, pr\u00eate \u00e0 \u00eatre partag\u00e9e, et \u00e0 sa mort, il la laissait riche, prosp\u00e8re et redevenue puissante. Le socialiste Proudhon, quand il en vient \u00e0 cette p\u00e9riode des lendemains des trait\u00e9s de 1815, o\u00f9 tout semble d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, conclut par cette constatation suggestive \u00ab\u00a0Et les Bourbons se remirent patiemment \u00e0 leur t\u00e2che et reprirent leur \u0153uvre s\u00e9culaire de rassembleurs des terres de la patrie\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb.<\/em><\/p>\n<p><em>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Sous l\u2019illusoire soleil d\u2019Austerlitz se profilent les noms des grands d\u00e9sastres militaires\u00a0: Trafalgar, Leipzig, Waterloo, Sedan, Charleroi, Dunkerque, et le souvenir de sept invasions (1792, 1793, 1814, 1815, 1870, 1914, 1940) qui sont le corollaire de cette politique aventureuse\u2026 et poursuivie sans r\u00e9mission au-del\u00e0 du pernicieux trait\u00e9 de Versailles\u00a0\u00bb.<\/em><\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p><em>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/em><strong>-L\u2019anarchiste Proudhon, ap\u00f4tre du progr\u00e8s social<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a><\/strong><\/p>\n<p><em>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0F\u00e9d\u00e9raliste, syndicaliste, Proudhon \u00e9tait ennemi de l\u2019Etat, mais principalement de la d\u00e9mocratie, m\u00eame et surtout personnalis\u00e9e en un seul homme, ce r\u00e9gime \u00e9tant ins\u00e9parable de l\u2019\u00e9tatisme, de la centralisation, et par surcro\u00eet domin\u00e9 par l\u2019\u00e9tranger.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p><em>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Ce qu\u2019il a voulu, poursuivi, partait d\u2019un c\u0153ur noble et g\u00e9n\u00e9reux. Et c\u2019est avec fruit que l\u2019on compulse son \u0153uvre, sans pouvoir en d\u00e9tacher la plus profonde estime pour la probit\u00e9, la bonne foi de celui qui l\u2019a compos\u00e9e. Sa franchise, son effort, sa pauvret\u00e9 m\u00eame, il les a pay\u00e9s de la prison et de l\u2019exil\u00a0\u00bb.<\/em><\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p><em>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/em><strong>-Henri V et les f\u00e9odaux<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a><\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/strong><em>\u00ab\u00a0\u2026le Comte de Chambord \u00e9tait bien l\u2019homme qui convenait en tous points \u00e0 la France. Par malheur, l\u2019\u00e9lection avait d\u00e9sign\u00e9 des notables ruraux qui se sont laiss\u00e9s duper par une poign\u00e9e de ducs plus int\u00e9ress\u00e9s \u00e0 accaparer le pouvoir qu\u2019\u00e0 remettre au roi. Ils s\u2019efforc\u00e8rent d\u2019am\u00e9nager cette \u00ab\u00a0r\u00e9publique des ducs\u00a0\u00bb qui fut une des plus grandes escroqueries connues \u00e0 l\u2019encontre du suffrage populaire\u2026\u00a0\u00bb.<\/em><\/p>\n<p><em>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/em><\/p>\n<p>La raison du choix, Pierre B\u00e9cat nous l\u2019a donn\u00e9e dans l\u2019avant-propos de son dernier ouvrage, <strong>Regards sur la d\u00e9cadence<a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a><\/strong>\u00a0:<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Aucun r\u00e9gime ne s\u2019est si facilement adapt\u00e9 et m\u00eame n\u2019a si ais\u00e9ment pr\u00e9sid\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9volution et aux modifications sociales que la monarchie fran\u00e7aise qui, en mille ans, a fait d\u2019une langue de terre, repr\u00e9sent\u00e9e d\u2019abord par l\u2019Ile de France, un splendide hexagone dont les habitants n\u2019avaient aucune pr\u00e9disposition pour s\u2019entendre et vivre ensemble. Leur principe d\u2019union, leur point commun a toujours \u00e9t\u00e9 le roi. Celui-ci disparu avec toutes les institutions interm\u00e9diaires entre le pouvoir et le peuple, ce fut le commencement et le d\u00e9veloppement continu des guerres \u00e9trang\u00e8res, des discordes civiles, des luttes entre le m\u00e9tiers, de la politisation et de la corruption g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p><em>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/em>Les premi\u00e8res \u0153uvres litt\u00e9raires, que publia Pierre B\u00e9cat dans sa jeunesse, furent des essais et des romans\u00a0:<\/p>\n<p><strong>-De quel amour bless\u00e9e<\/strong>, un titre \u00e0 la r\u00e9sonance racinienne certes, mais un sujet ob\u00e9issant, en fait, \u00e0 la mode des ann\u00e9es 20, dans la lign\u00e9e des Paul Bourget, premi\u00e8re mani\u00e8re, Paul Morand et Pierre Benoit, jusque et y compris le A initial des pr\u00e9noms f\u00e9minins.<\/p>\n<p>Puis vint, et ce fut heureux, un cycle de romans, non pas r\u00e9gionalistes, mais n\u00e9anmoins tr\u00e8s \u00ab\u00a0couleur locale\u00a0\u00bb, puisque toutes les actions se d\u00e9roulent en Languedoc, en des lieux familiers \u00e0 l\u2019auteur autour de Gigean, son pays natal, et que le lecteur peut ais\u00e9ment situer sur une carte, ce qui conf\u00e8re aux faits et gestes des personnages un cachet d\u2019authenticit\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p><strong>La Gardiole, Nuit sur la gl\u00e8be <\/strong>et<strong> Le Champ du Moulin<\/strong>, un bel ensemble que couronnera, en 1979, un recueil de souvenirs, de descriptions et de commentaires, <strong>Enfance et jeunesse occitanes<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a>.<\/strong><\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Depuis longtemps, Cl\u00e9ment Deleuze se proposait d\u2019\u00e9crire l\u2019histoire de Saint-F\u00e9lix de Monceau, abbaye en ruines juch\u00e9e sur une pointe de garrigue non loin de l\u2019\u00e9tang de Thau, pr\u00e8s d\u2019un village o\u00f9 il avait pass\u00e9 son enfance. Ces lieux l\u2019attiraient, non pas pour la seule beaut\u00e9 de leur solitude sauvage\u00a0: c\u2019est l\u2019\u00e2me humaine qu\u2019il y cherchait\u00a0\u00bb<\/em> ainsi commence le r\u00e9cit de <strong>La Gardiole<\/strong>. De ce lieu on d\u00e9couvre un paysage <em>\u00ab\u00a0riche de po\u00e9sie et de l\u00e9gendes\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0Devant lui, la montagne de S\u00e8te. A ses pieds, l\u2019\u00e9tang de Thau luisait comme un m\u00e9tal, avec, sur ses bords \u00e9chancr\u00e9s, les deux petits ports de M\u00e8ze et de Bouzigues\u00a0: l\u2019un allong\u00e9 comme une barque de p\u00eache, l\u2019autre ouvert et creux ainsi qu\u2019une large coquille de mer pos\u00e9e sur le rivage\u00a0\u00bb. <\/em>Une nuit, au clair de lune, sur le sentier qui m\u00e8ne \u00e0 l\u2019abbaye, Cl\u00e9ment verra se dresser devant lui un \u00e9trange personnage,\u00a0 <em>\u00ab\u00a0un jeune homme svelte, au visage allong\u00e9, o\u00f9 les yeux tr\u00e8s noirs accusaient une \u00e9trange couleur de cire\u2026 la chevelure aux reflets d\u2019argent et les temps pr\u00e9cocement ravag\u00e9es\u2026 aux mains presque translucides, aux doigts \u00e9tonnamment l\u00e9gers\u00a0\u00bb. <\/em>Cette apparition lui adressera quelques mots d\u2019une voix ang\u00e9lique avant de s\u2019\u00e9loigner comme une ombre. Cl\u00e9ment, haletant, demeurera comme frapp\u00e9 d\u2019\u00e9pouvante\u2026 <em>Ce frisson, c\u2019\u00e9tait le frisson de l\u2019au-del\u00e0\u2026<\/em><\/p>\n<p><em>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/em><strong>-Nuit sur la gl\u00e8be<\/strong>. Le cadre\u00a0: un village de l\u2019H\u00e9rault (Gigean, vraisemblablement), une maison cossue avec ses d\u00e9pendances\u00a0: l\u2019\u00e9curie, une bergerie, les chais.<\/p>\n<p>Les personnages\u00a0: le p\u00e8re visc\u00e9ralement attach\u00e9 \u00e0 sa terre, la m\u00e8re manifestant sans cesse <em>\u00ab\u00a0sa phobie de la propri\u00e9t\u00e9 terrienne\u00a0\u00bb<\/em>, elle a pouss\u00e9 leurs deux fils \u00e0 devenir fonctionnaires et regrette d\u2019avoir gard\u00e9 \u00e0 la maison leur fille, une fois ses \u00e9tudes termin\u00e9es. Celle-ci s\u2019est \u00ab\u00a0coiff\u00e9e d\u2019une amourette\u00a0\u00bb et l\u2019\u00e9lu n\u2019est autre qu\u2019un viticulteur\u00a0! Les sujets de discorde ne manquaient donc pas dans la famille, d\u2019autant plus qu\u2019<em>\u00a0\u00ab\u00a0une morne tristesse pesait sur les vignobles ainsi que les exploitations aux abois o\u00f9 il n\u2019\u00e9tait question que de crise, d\u2019arrachage, de contingentement et de distillation\u00a0\u00bb<\/em>. La situation \u00e9conomique inqui\u00e9tante est naturellement le sujet de toutes les conversations\u00a0: autour de la table familiale lorsqu\u2019on re\u00e7oit des invit\u00e9s, sur le mail entre notables, le dimanche matin \u00e0 la sortie de la masse. Les travaux et les jours. Les rendez-vous des amoureux. Un d\u00e9nouement tragique (comme les pr\u00e9c\u00e9dents romans de P. B\u00e9cat, mais cela nous vaut de tr\u00e8s belles pages)\u00a0: le jeune homme est victime d\u2019un accident de la route, la jeune fille se noie dans la mer avec son cheval. Quant au p\u00e8re, renvers\u00e9 par une voiture, il succombera \u00e0 ses blessures. Le lendemain des obs\u00e8ques, le domaine sera mis en vente\u00a0:<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Les marchands de bien \u00e9taient \u00e0 l\u2019\u0153uvre.<\/em><\/p>\n<p><em>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Un monde venait de finir.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p><em>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/em><strong>-Le champ du Moulin<\/strong>, c\u2019est la plus belle terre du pays qui revient par h\u00e9ritage \u00e0 un jeune fonctionnaire. Celui-ci, administrateur des colonies, de retour dans son village natal pour passer quelques mois de cong\u00e9, d\u00e9sire surtout revoir une amie d\u2019enfance, dont il est rest\u00e9 \u00e9perdument amoureux. Mais la fatalit\u00e9, l\u2019\u00e9troitesse d\u2019esprit d\u2019une m\u00e8re possessive, les comm\u00e9rages des villageois d\u00e9cha\u00eenent une s\u00e9rie de malentendus qui font rebondir l\u2019action jusqu\u2019au d\u00e9nouement. Quelques situations scabreuses, mais trait\u00e9es en demi-teintes, donnent de-ci, de-l\u00e0, du piment \u00e0 l\u2019intrigue.<\/p>\n<p>La peinture des milieux paysans repose sur une solide analyse psychologique et sociale. Les r\u00e9criminations du viticulteur languedocien ne sont pas sans rappeler les lamentations du b\u00fbcheron de La Fontaine. A la v\u00e9rit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale des caract\u00e8res et des conditions s\u2019ajoutent quelques v\u00e9rit\u00e9s particuli\u00e8res. Pierre B\u00e9cat pr\u00eate \u00e0 ses personnages sa lucidit\u00e9 ainsi que son exp\u00e9rience personnelle de propri\u00e9taire terrien et de juriste. Quelle que f\u00fbt en ce temps-l\u00e0 la situation \u00e9conomique, ces paysans restaient passionn\u00e9ment attach\u00e9s \u00e0 la gl\u00e8be. Ainsi, lorsque le h\u00e9ros, pour conqu\u00e9rir celle qu\u2019il aime, abandonnera le champ du Moulin, cette d\u00e9cision leur appara\u00eetra comme un sacrifice sublime.<\/p>\n<p>Enfin, dans un tout autre genre, en 1980, Pierre B\u00e9cat, juriste pouss\u00e9 par le d\u00e9mon de la curiosit\u00e9, rouvrira le dossier de l\u2019abb\u00e9 Joseph Auriol, cur\u00e9 de Noh\u00e8des, accus\u00e9 d\u2019outrages aux bonnes m\u0153urs, d\u2019empoisonnement et condamn\u00e9, en 1882, aux travaux forc\u00e9s \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\">[10]<\/a>. Il consulte les archives, \u00e9pluche les comptes rendus d\u2019audience, obtient communication de papiers de famille in\u00e9dits. Il m\u00e8ne son enqu\u00eate avec la sagacit\u00e9 d\u2019un Sherlock Holmes ou d\u2019un commissaire Maigret\u00a0! Il reconstitue jour apr\u00e8s jour les \u00e9v\u00e8nements qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 l\u2019arrestation de l\u2019abb\u00e9 et les replace dans le contexte historique de la vie provinciale \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle. Puis nous assistons \u00e0 toutes les audiences du proc\u00e8s, comme si nous \u00e9tions assis au milieu du public\u00a0: lecture de l\u2019acte d\u2019accusation, interrogatoire de l\u2019accus\u00e9, audition des t\u00e9moins, ponctu\u00e9e de passes d\u2019armes entre les diff\u00e9rentes parties, d\u00e9clarations des experts, r\u00e9quisitoire et plaidoirie (Ma\u00eetre B\u00e9cat, tout en respectant les comptes rendus d\u2019audiences, nous fait ici une brillante d\u00e9monstration de son talent d\u2019avocat d\u2019assises\u00a0! )\u00a0; verdict\u2026 On ne revient pas sur la chose jug\u00e9e, il taira donc son intime conviction, il se contentera de poser la question\u00a0: que feraient de nos jours un tribunal eccl\u00e9siastique et une juridiction de droit commun\u00a0?<\/p>\n<p>Pierre B\u00e9cat a \u00e9crit plusieurs centaines de po\u00e8mes, sans compter les vers de circonstance d\u00e9di\u00e9s \u00e0 des amis ou inspir\u00e9s par des faits d\u2019actualit\u00e9. Un premier recueil, <strong>Les<\/strong><strong>Chants de ma Garrigue<\/strong>, parut en 1964, aux Editions Points et Contrepoints. Suivit, en 1976, un second recueil, <strong>Gerbes sur l\u2019\u00e9tang de Thau<\/strong>, imprim\u00e9 \u00e0 Prades par notre ami Legrand et diffus\u00e9 par la maison parisienne Verseau. Conflent, de 1966 \u00e0 nos jours, a publi\u00e9 quatre-vingt dix po\u00e9sies. Pierre B\u00e9cat souhaitait faire \u00e9diter un troisi\u00e8me recueil.<\/p>\n<p>Peu de sc\u00e8nes villageoises dans cet ensemble\u00a0: quelques \u00ab\u00a0vendanges\u00a0\u00bb, un enterrement, <em>\u00ab\u00a0Mon village en 1912\u00a0\u00bb<\/em>, une description fort pittoresque des divers m\u00e9tiers qui donnaient une joyeuse animation \u00e0 nos chefs-lieux de canton.<\/p>\n<p>Des tableaux, pour lesquels le po\u00e8te avec ses images rivalise avec le peintre et sa palette\u00a0: le Languedoc, bien \u00e9videmment, et m\u00eame Versailles ou Venise, mais aussi\u00a0: Puigcerd\u00e1, C\u00e9ret, Thu\u00e8s-entre-Valls, Saint-Michel et Prades.<\/p>\n<p>Pierre B\u00e9cat, dans son pr\u00e9lude aux Chants, d\u00e9finit ainsi sa conception de l\u2019art po\u00e9tique\u00a0: <em>\u00ab\u00a0La po\u00e9sie n\u2019est pas en elle-m\u00eame un travail, mais le r\u00e9confort des heures graves et difficiles, la r\u00e9compense d\u2019une journ\u00e9e de labeur prosa\u00efque, l\u2019inspiration d\u2019un voyage ou le d\u00e9lassement d\u2019un moment perdu. Une ligne de fond surgit et se dessine\u00a0: le paysage illumin\u00e9 d\u2019une garrigue natale, toile mouvante, source de lumi\u00e8re, rythmes et sons\u2026\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p><em>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Le but de la vraie po\u00e9sie est de s\u00e9duire aussi profond\u00e9ment les intellectuels raffin\u00e9s que les lecteurs de la ville et de la campagne, les uns et les autres \u00e9tant convi\u00e9s \u00e0 y puiser les \u00e9motions de ferveur, de tendresse et de sentiments \u00e9voqu\u00e9s par l\u2019auteur lui-m\u00eame ainsi que les subtilit\u00e9s, l\u00e9g\u00e8ret\u00e9s ou badinages qui viendraient les assortir\u00a0\u00bb.<\/em><\/p>\n<p><em>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/em>Il convient donc de rechercher les <em>\u00ab\u00a0r\u00e9sonances musicales\u00a0\u00bb<\/em>, les <em>\u00ab\u00a0associations d\u2019images ou d\u2019id\u00e9es\u00a0\u00bb<\/em>. <em>\u00ab\u00a0L\u2019emploi de termes appropri\u00e9s, leur magie \u00e9vocatrice, ne parlent-ils pas mieux \u00e0 l\u2019imagination et au r\u00eave\u00a0?\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Quelle richesse que le langage po\u00e9tique grammaticalement correct, qui peut aider \u00e0 penseren termes harmonieux et clairs, au gr\u00e9 des intuitions et au-del\u00e0 de la raison\u00a0\u00bb. <\/em>Pierre B\u00e9cat a toujours respect\u00e9 les r\u00e8gles de la prosodie classique.<\/p>\n<p>Le po\u00e8te est seul en face de la Nature qu\u2019il contemple et qu\u2019il aime. La solitude favorise la m\u00e9ditation et ravive les souvenirs. De temps \u00e0 autre la vision fugitive d\u2019un amour de jeunesse qu\u2019il \u00e9voque sous les traits d\u2019une sylphide ou d\u2019une ondine, toute ruisselante\u00a0: \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Accourant des flots bleus, sous les noirs tamaris\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je voudrais retrouver ses beaux yeux ing\u00e9nus<\/p>\n<p>Qui me cherchaient le soir sur la plage d\u00e9serte.<\/p>\n<p>La vague en fr\u00e9missant caressait ses pieds nus.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Pierre B\u00e9cat ne se lasse pas de chanter les charmes de sa terre natale, ces paysages languedociens qui s\u2019\u00e9panouissent sous le soleil \u00e9clatant du Midi et qui rassemblent en si peu d\u2019espace toutes les beaut\u00e9s de la nature\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je suis n\u00e9 sur les bordes des \u00e9tangs lumineux,<\/p>\n<p>Dans le prolongement des mers m\u00e9ridionales,<\/p>\n<p>Et ces coteaux de pampre et ces berges natales<\/p>\n<p>Ont charm\u00e9 mon enfance au fil des jours heureux.<\/p>\n<p>La vigne, le cypr\u00e8s, le ch\u00eane, l\u2019olivier<\/p>\n<p>S\u2019enlacent jusqu\u2019au c\u0153ur des monts de Gardiole,<\/p>\n<p>La lavande, le thym, l\u2019amande, l\u2019azerole<\/p>\n<p>M\u00e9langent leurs parfums \u00e0 l\u2019odeur des voiliers,<\/p>\n<p>Quand sur la vaste mer que l\u2019\u00e9cume blanchit<\/p>\n<p>Glisse distinctement un navire en partance,<\/p>\n<p>Au d\u00e9clin d\u2019un beau jour que la lame fra\u00eechit.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La garrigue brille et la mer sommeille,<\/p>\n<p>La pin\u00e8de est calme au borde du flot bleu.<\/p>\n<p>Nulle voile au loin, nul vent sous la treille.<\/p>\n<p>Le rivage dort dans un ciel de feu.<\/p>\n<p>Mais le soir s\u2019\u00e9tire et la nuit s\u2019\u00e9veille.<\/p>\n<p>Des lueurs d\u2019argent courent sur les eaux.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La lune grandit, aimable et l\u00e9g\u00e8re<\/p>\n<p>Dans le bleu d\u00e9cor du soir transparent,<\/p>\n<p>Caressant la vague au reflet d\u2019argent<\/p>\n<p>Et les bois v\u00eatus de dentelle claire.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Au flamboiement des couleurs sous un ciel soyeux, le po\u00e8te n\u2019oublie pas d\u2019ajouter les sensations olfactives, les senteurs qu\u2019exhale la terre surchauff\u00e9e et que nous apporte le souffle du vent\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Venant de la garrigue une brise l\u00e9g\u00e8re<\/p>\n<p>Sur la nappe glissait ainsi qu\u2019un long baiser,<\/p>\n<p>Parfums de romarin, de thym et de bruy\u00e8re,<\/p>\n<p>Pour corser l\u2019air du large et l\u2019aromatiser.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Les sept autres quatrains de \u00ab\u00a0L\u2019Etang de Thau\u00a0\u00bb m\u00e9riteraient d\u2019\u00eatre cit\u00e9s, contentons-nous d\u2019une derni\u00e8re et br\u00e8ve mention\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0En observant au loin un p\u00eacheur \u00e0 l\u2019arr\u00eat<\/p>\n<p>Sur sa barque en repos mollement balanc\u00e9e.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le rythme de cet alexandrin ne rend-il pas \u00e0 merveille le l\u00e9ger mouvement ondulatoire de l\u2019eau\u00a0?<\/p>\n<p>Du cycle des saisons, apr\u00e8s l\u2019\u00e9t\u00e9, c\u2019est l\u2019automne que le po\u00e8te \u00e9voque le plus souvent\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Voici venir l\u2019automne aux soirs tristes et doux,<\/p>\n<p>Aux cr\u00e9puscules lents, d\u00e9licats et sans force.<\/p>\n<p>La vigne s\u2019\u00e9tiole aux flancs des coteaux roux<\/p>\n<p>D\u2019o\u00f9 s\u2019\u00e9l\u00e8vent les feux des haies aux vapeurs torses.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Il s\u2019esquive en quelques touches \u00ab\u00a0le triste hiver, en sa mi\u00e8vre langueur\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Il n\u2019aime pas l\u2019ivresse du printemps car<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Dans cette ronde de d\u00e9sirs<\/p>\n<p>Soulevant la nature enti\u00e8re<\/p>\n<p>il sent que se lib\u00e8re le \u00ab\u00a0tourbillon des souvenirs\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Aux fleurs nouvelles il pr\u00e9f\u00e8re \u00ab\u00a0la fleur de son r\u00eave \u00e9ternel\u00a0\u00bb\u00a0!<\/p>\n<p>Pendant ses si\u00e8cles on a cru la nature immuable, puisqu\u2019elle reverdit \u00e0 chaque printemps alors que pour l\u2019homme le compte \u00e0 rebours est inexorable. Or d\u00e9sormais l\u2019homme d\u00e9truit la nature en voulant l\u2019asservir avec ses villes tentaculaires et ses r\u00e9seaux routiers qui envahissent les terres, et ses complexes industriels qui polluent l\u2019air et l\u2019eau\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0J\u2019ai vu les bulldozers foncer dans la garrigue,<\/p>\n<p>Broyant le ch\u00eane vert, l\u2019amandier, l\u2019arbousier\u2026<\/p>\n<p>J\u2019ai vu d\u00e9naturer les bords de nos lagunes\u2026<\/p>\n<p>Et j\u2019ai vu se dresser des cit\u00e9s futuristes,<\/p>\n<p>Lourd amoncellement de b\u00e9ton, de ciments,<\/p>\n<p>Suivant la conception de modernes stylistes<\/p>\n<p>Qui bradent \u00e0 l\u2019envi tant de sites cl\u00e9ments.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Il voit aussi avec tristesse mourir la Gardiole\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ce site grandiose et son exposition<\/p>\n<p>Ne pouvaient \u00e9chapper aux promoteurs avides,<\/p>\n<p>Pr\u00eats \u00e0 livrer d\u2019embl\u00e9e \u00e0 la sp\u00e9culation<\/p>\n<p>Ce paysage unique aux horizons splendides.<\/p>\n<p>Ils ont plant\u00e9 des pins sous lesquels rien ne vient,<\/p>\n<p>Et divers r\u00e9sineux d\u2019une essence inflammable,<\/p>\n<p>Mais qui croissent tr\u00e8s vite et donnent le moyen<\/p>\n<p>De lotir promptement ces terrains d\u00e9sirables.<\/p>\n<p>Ils ont d\u00e9j\u00e0 creus\u00e9 des routes \u00e0 nos frais<\/p>\n<p>Pour pr\u00e9parer l\u2019essor de leurs projets insignes,<\/p>\n<p>D\u00e9naturant ces lieux qui furent pleins d\u2019attraits,<\/p>\n<p>D\u00e9truisant sans piti\u00e9 les vergers et les vignes.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Que dire de la raffinerie de Frontignan\u00a0?!<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Mais d\u00e9j\u00e0 r\u00e9pandu sur la plage mourante,<\/p>\n<p>Le p\u00e9trole a souffl\u00e9 son odeur \u00e9c\u0153urante,<\/p>\n<p>Fermant tout l\u2019horizon aux oiseaux exil\u00e9s.<\/p>\n<p>Nul ne reconna\u00eet plus ce que fut cette terre,<\/p>\n<p>A l\u2019aspect d\u00e9sol\u00e9, tristement solitaire,<\/p>\n<p>O\u00f9 raisonne le glas des sites mutil\u00e9s.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Pierre B\u00e9cat aimait donc la nature, parce qu\u2019il aimait la vie et toutes les joies, mat\u00e9rielles et spirituelles, qui lui \u00e9taient ainsi donn\u00e9es.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La vie au rayon d\u2019or dans mes veines se glisse<\/p>\n<p>Et m\u2019offre en souriant son pr\u00e9cieux calice,<\/p>\n<p>Encor tout parfum\u00e9 de ses fruits, de ses fleurs.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Il n\u2019avait pas peur d\u2019affronter la mort,<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le sort qui m\u2019a valu le mal qui me d\u00e9chire<\/p>\n<p>M\u2019a donn\u00e9 le courage et la foi pour mourir.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Mais il craignait d\u2019atteindre d\u2019autres rives avant d\u2019avoir accompli sa t\u00e2che<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Qu\u2019importe que des cheveux blancs ornent mon front,<\/p>\n<p>Si le c\u0153ur reste jeune et la pens\u00e9e utile.<\/p>\n<p>La vieillesse n\u2019est point comme un pesant affront,<\/p>\n<p>Si le soleil consent \u00e0 la rendre fertile.<\/p>\n<p>Quand de pieuses mains auront ferm\u00e9 nos yeux,<\/p>\n<p>Il sera beau d\u2019avoir, sous la vo\u00fbte des cieux,<\/p>\n<p>\u0152uvr\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la fin pour des moissons futures\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/maitron.fr\/spip.php?article136655\">Robert LAPASSAT<\/a><\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> On pourra lire ou relire dans <em>\u00ab\u00a0Conflent\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0: Le grand schisme d\u2019Occident, Shakespeare et le Roussillon, Acad\u00e9miciens dans le Conflent, Henry Muchart, un po\u00e8te du Roussillon, Mireille et la f\u00e9erie proven\u00e7ale, La l\u00e9gende d\u2019In\u00e8s de Llar, Une journ\u00e9e \u00e0 Sant-Vicens, Magistrats du Conflent, La fille de Lord Byron s\u2019\u00e9teint dans le Midi, Amours romantiques\u00a0: Germaine de Sta\u00ebl et Benjamin Constant, L\u2019essor du romantisme allemand.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> L&rsquo;Avenir, Blois, 28 octobre 1926.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> L\u2019Express du Midi, Toulouse, 5 ao\u00fbt 1925.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> <em>\u00ab\u00a0Nous avions pris place dans une lourde briska, attel\u00e9e d\u2019un solide cheval. Toutes les charrettes de la maison avaient \u00e9t\u00e9 mobilis\u00e9es pour v\u00e9hiculer ceux que les trains ne pouvaient recevoir. Sur la route, ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019une procession enthousiaste, dans un esprit de confiance et de r\u00e9volte\u00a0\u00bb. <\/em>(Enfance et jeunesse occitanes, Editions Albatros, 1979, pp. 42-43).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> Editions Arts &amp; Voyages, Lucien de Meyer \u00e9diteur, 1969.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> Nouvelles Editions Latines, 1971.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> La Pens\u00e9e Universelle, 1974.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a> Editions du Trident, 1985.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a> <em>La Gardiole<\/em>, Nouvelles Editions Latines, 1950 \u2013 <em>Nuit sur la gl\u00e8be, les Editions du Scorpion<\/em> \u2013 Collection Alternance, 1959 \u2013 <strong>Le Champ du Moulin<\/strong>, Nouv. Ed. Lat. 1966 \u2013<em>Enfance et jeunesse occitanes<\/em>, Editions Albatros, 1978.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">[10]<\/a> <em>Le crime du cur\u00e9 de Noh\u00e8des<\/em>, Nouvelles Editions Latines, 1981<\/p>\n ","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Article publi\u00e9 dans la revue \u00ab\u00a0Conflent\u00a0\u00bb n\u00b0187, janvier-f\u00e9vrier 1994 Pierre B\u00e9cat nous a quitt\u00e9s le 14 d\u00e9cembre apr\u00e8s une longue existence faite de joies familiales, de succ\u00e8s flatteurs, mais aussi de souffrances physiques dans sa chair meurtrie par de cruelles blessures de guerre. Sa hantise, nous confiait-il r\u00e9cemment, cette angoisse que connaissent bon nombre d\u2019intellectuels, &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/pierrebecat.fr\/index.php\/2018\/07\/29\/pierre-becat-par-robert-lapassat-dans-la-revue-conflent\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;Pierre B\u00e9cat par Robert Lapassat, dans la revue \u00ab\u00a0Conflent\u00a0\u00bb&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"spay_email":""},"categories":[6],"tags":[],"jetpack_featured_media_url":"","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/pierrebecat.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/74"}],"collection":[{"href":"https:\/\/pierrebecat.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/pierrebecat.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/pierrebecat.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/pierrebecat.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=74"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/pierrebecat.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/74\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":835,"href":"https:\/\/pierrebecat.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/74\/revisions\/835"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/pierrebecat.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=74"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/pierrebecat.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=74"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/pierrebecat.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=74"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}